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De comment frissonner dignement avec un trouble psychique

Mis à jour : janv. 11

Par Elise.


Je ne sais pas pourquoi j’ai cherché à conserver ma dignité au fin fond de ma crise maniaque, mais toujours est-il que je m’y suis employée. Oui j’ai fermé la porte des toilettes, j’ai retiré ma cup toute seule, j’ai refusé ce flan périmé alors que je ne savais même plus comment je m’appelais.


J’ai été extrêmement vexée quand Myriam, une autre pensionnaire de l’hôpital psychiatrique, m’a dit que je ne pourrai pas fuguer, que “ça se verrait”. Comment ça, ça se verrait ? Bah oui, tu as les bras raides, le regard fixe, les lèvres qui frissonnent. Eh merde.


J’ai essayé de fuguer quand même, qu’à cela ne tienne. C’est vrai que ce n’est pas facile de courir avec les bras si raides. Au bout de quelques mètres, plus rigide que jamais, j’ai dû renoncer à ce projet. En plus, c’était l’heure du goûter.


Malgré tous mes efforts, n’aurais-je pas eu le frisson digne ? Et ce frisson d’excitation, à l’approche des visites ? Au bout de quelques jours, j’ai réussi à comprendre que j’avais des visites à heures fixes. Alors je me suis maquillée, sans même me mettre le crayon dans l'œil ! Non, je ne me suis pas laissée abattre. Ce même crayon que j’avais accusé ma colocatrice de m’avoir volé. Elle parlait à la CIA avant de s’endormir, très consciencieusement. Entre deux rapports à la plus haute autorité des Etats-Unis, elle aurait pu piquer mon crayon et mes amandes caramélisées. En fait, je me suis aperçu que j’avais boulotté moi-même les amandes, à moitié endormie, et que le crayon était au fond de ma trousse de toilette.


Et ce frisson de dégoût, à l’arrivée des repas ? J’ai complètement oublié que j’étais végétarienne, avec toute cette agitation neuronale, mais les pavés de rumsteak flottant dans la purée de pois, je n’ai pas pu. Je n’ai pas renoncé à mes principes. Même quand les médicaments ont tenté de m’étouffer, je me suis rééduqué la glotte. Seule. Le Loxapac a en effet pris possession de ma gorge : trouble de la déglutition. Je n’étais pourtant pas au bout de mes ressources, c’eût été mal me connaître. J’avais des dragibus dans ma chambre. J’ai passé la nuit à m’entraîner à les avaler, en évitant les rondes des infirmiers, et au matin, guérie ! Désormais, les Loxapac, je les cacherai sous ma langue quand on voudra m’en faire prendre.


Et ce frisson de peur, de panique, à ma première sortie, l’impression de faire un malaise et l’envie étrange de retourner à l’hôpital ? J’ai lutté, toutefois, et je suis allée passer les fêtes de Noël en famille. Je leur ai bien fait la gueule, à cette bande de cons qui m'avait refilé des gènes si pourris. J’ai boudé les coquilles Saint-Jacques, j’ai à peine remercié pour les cadeaux, j’ai souri avec les dents sur les photos, qui sont en conséquence laides à pleurer. Non, je me suis bien battue, de quoi frissonner de fierté quand je fais le bilan de cette première crise maniaque.


Avoir eu le frisson si digne ! Je suis même prête pour la prochaine.

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Association Loi 1901 basée à Paris, oeuvrant à améliorer les conditions de vie des personnes souffrants de troubles psychiques et leur inclusion dans la société.

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