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INTERVIEW · Séverine, une artiste bipolaire

Par Lorna Blum


Lors de la dernière exposition des Piailleries, le 2 avril 2022 à La Maison de La Conversation, j’ai fait la rencontre de Séverine, une artiste faisant partie de la communauté des Piailleries. Séverine a 41 ans, elle est originaire de Toulouse et vit à Paris depuis fin 2013. Elle a été diagnostiquée bipolaire à l’âge de 30 ans, et c’est à ce moment-là que sa pratique artistique a vraiment commencé. Séverine peint, dessine, fait graffiti et écrit des poèmes. Séverine a été d’accord de répondre à certaines de mes questions, et m’a donné son point de vue sur ce qu’était l’art et la « folie », et comment ces deux éléments se renforcent l’un l’autre.

Peux-tu me parler des débuts de ta maladie ? Je pense que la maladie était toujours en moi, mais elle s’est développée après la prise de certaines drogues. J’ai eu 3 hospitalisations, à l’âge de 23 ans, de 35 ans et de 39 ans, toujours lors de phases maniaques accompagnées de bouffées délirantes. En 2015, j’ai eu des hallucinations auditives et visuelles, et je me suis vraiment mise en danger.

Considères-tu ta pratique artistique comme un outil de résilience ? Oui. Quand le diagnostic est tombé, j’ai commencé à avoir un élan créatif. C’est venu parce que j’avais vraiment un mal-être en moi que je devais exprimer — la peinture et le dessin ont alors été une façon de me libérer de ce poids. Quand je peignais, j’adorais imaginer des mondes parallèles, avec des personnages, des animaux, et le fait de rentrer dans ces univers-là m’ont permis de me déconnecter un peu de la réalité qui était alors trop dure. L’art m’a donc servi de béquille pour me soulager et m’aider à affronter ce que je vivais. En plus de cela, à cause de la maladie, j’avais perdu tous mes amis, car j’ai pu avoir des comportements honteux en phase maniaque, et ils n’ont pas compris. La peinture a été une amie pour moi, elle m’a permis d’explorer ce que j’étais à l’intérieur de moi. Ce sentiment d’extrême solitude, j’ai voulu le projeter hors de moi.

Outre cela, quel est le lien entre ton art et ta maladie ? Je pense que la créativité et la bipolarité sont liées. Bien sûr, ça ne veut pas dire que tous les bipolaires sont des artistes. Mais c’est en phase maniaque je crée le plus. Ce qui est sûr, c’est que tout ce que j’ai produit en dessin, en peinture ou en graffiti, c’est un mélange d’émotions fortes qu’il fallait que je libère. Je n’ai pas appris la peinture ou le dessin, donc tout ce que j’ai créé est une histoire à raconter, chaque peinture a son moment particulier d’émotion. Je n’aurais jamais pu croire qu’un jour j’aurai eu la chance d’exposer à la Maison Perchée, car je n’ai pas la prétention de dire que ce que je fais c’est du grand art. Mon art n’est pas beau, il est torturé, parfois même moche, mais ce n’est pas grave, parce que l’expression et l’énergie que j’ai donné à le faire a été libératrice, et m’a soignée sur le moment. Ma pratique artistique résulte vraiment d’une émotion, d’une libération. Je prends ma souffrance, et je la transcende. Je la sors de moi pour en faire quelque chose de beau, ou de moins beau, mais lorsque j’ai sorti cette souffrance de moi, je l’ai en quelque sorte sublimée.


Est-ce compliqué de montrer tes créations, étant donné qu’elles sont le fruit d’émotions profondes ? Non pas du tout, et quand je vois les réactions, je comprends que les gens sont sensibles à ce que je fais. C’est une façon de communiquer des choses que je n’arrive pas à communiquer autrement. Tout ce que j’ai pu ressentir en termes de souffrance ou d’isolement par rapport à la maladie, je voulais le transformer, mais je n’y arrivais pas, jusqu’à ce que je commence à partager mes œuvres sur Instagram. J’ai alors commencé à voir que j’intéressais des gens, et j’ai trouvé ça vraiment génial, car ça voulait dire que ma souffrance peut toucher des gens, et c’est fabuleux. Ensuite, j’ai découvert la Maison Perchée grâce à un interview sur Brut en 2021, et j’ai commencé à envoyer mes œuvres aux Piailleries. Puis, récemment, j’ai été exposée à La Maison de la Conversation, grâce à cela. C’était incroyable, la puissance de toutes ces œuvres réunies.

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