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La psychologue

Par Anne-Claire.


Elle a débarqué dans ma vie un beau jour de juillet. Ou plutôt j’ai déboulé dans la sienne vêtue d’un débardeur rouge et d’un pantalon souple à fleurs qui aurait aussi bien pu me servir de pyjama. Je n’avais pas dormi depuis trois jours. Je n’avais littéralement pas dormi depuis trois jours. J’étais dans un état second oscillant entre l’angoisse la plus profonde et l’épuisement. J’ai déversé dans un torrent de paroles ce que j’avais sur le coeur : la maternité, les absences répétées d’Aurélien, les nuits hachées, les pleurs… Et surtout cette crainte : non, je n’étais pas une bonne mère. Il aurait fallu quelqu’un d’autre à mon enfant. Une femme plus forte, plus dévouée, plus aimante. Je ne pouvais pas être une bonne mère. Je n’avais pas de modèle de bonne mère. Je bricolais. Elle m’a écouté. Elle devait être un peu déboussolée. Elle m’a confié plus tard qu’elle se souvenait très bien de ce moment. Que lors de cette séance j’avais l’air tellement triste que chaque goutte de chagrin était imprimée sur mon visage. De son côté, elle est belle. De longs cheveux châtains clairs tirant sur le blond, des yeux bleus, des traits fins. Et une voix douce. Elle semble sereine, apaisée. Nous n’avons que peu d’années d’écart mais j’ai l’impression d’être dans une autre dimension. Notre première rencontre était il y a trois ans et demi. Je n’aurais jamais pensé que notre compagnonnage dure aussi longtemps. On a commencé par le « vous », par du « Madame ». Puis au fil du temps, le « vous » est resté, le « Madame » a cédé place à « Hélène ». Notre relation est quelque peu déséquilibrée ; je parle, elle écoute. Et encore, elle ne fait pas partie de cette école qui se contente d’écouter et d’acquiescer. Elle s’intéresse, donne des conseils, rebondit, réagit, me secoue… Je n’ai pas baissé la garde dès le départ. J’ai tout de suite eu confiance mais j’ai commencé par le superficiel. Tout était vrai, rien n’était profond. Il y avait ma mère, mon histoire familiale, ma dépression à 18 ans. Le passé, loin du présent. De ce petit être de trois mois et demi qui accaparait toute ma vie. De l’égarement dans lequel il m’avait plongé. Les premières séances ont réveillé des souvenirs : la mort de ma grand-mère, l’angoisse à un mariage. De l’inconscient de retour à l’état brut. A cette période, j’étais virevoltée : un jour j’allais bien, le lendemain j’étais au fond du trou. Rien de constant. Un funambule dansant au dessus du vide. Puis il y a eu LA séance. Celle où la boite de mouchoirs y est passée. Des larmes du début à la fin (les miennes bien sûr). J’étais terrorisée à l’idée de l’aveu qui m’attendait, j’avais demandé à mon frère de m’accompagner et entre deux sushis, il avait été là. Mais il a bien fallu raconter : j’allais tellement mal que j’avais passé quelques jours en hôpital psychiatrique. Je me rappelle de sa réaction, du « Oh ! Non… » profondément sincère qui a accompagné mes paroles. Tout y est passé : les trois jours à Sainte-Anne, la découverte de l’hôpital et de la finesse de ses psychiatres. L’un deux particulièrement : « Ce qui vous arrive est grave, très grave. Vous avez réussi à cacher votre mal-être depuis des mois mais il est là et vous me le racontez en souriant, ce qui est encore plus grave (Que voulez-vous ? On m’a appris à sourire en toutes circonstances, à garder mes humeurs pour moi, à faire bonne figure quoi qu’il arrive). » Il avait raison, bien sûr, le psychiatre mais ça je ne l’ai su qu’après. Mais pour en revenir à LA séance (car je prends de l’avance), cela nous a rapproché. Elle aussi avait connu Sainte-Anne, la misère d’un hôpital psychiatrique public avec des barreaux aux fenêtres. Elle comprenait à quel point la découverte de ce monde avait pu me heurter. Et surtout, elle avait cherché à me redonner de l’espoir : « Non je n’étais pas vouée à déprimer j’avais des ressources pour rebondir ». Faire des paquets cadeaux pour le Secours Populaire ? Une très bonne idée. Une autre qu’elle m’a suggérée : aller me faire masser. Une ordonnance plutôt simple à appliquer. J’ai déménagé. Elle m’a suivie. Ou plutôt j’ai déménagé mais je l’ai gardé dans ma vie. Zoom a remplacé son cabinet. Je lui ai fait de la concurrence sous la pression de mon entourage. J’ai été voir une autre psy, une que je pouvais voir en vrai. Je lui ai caché. J’avais peur qu’elle ne le prenne mal. Comme si ce que je faisais pouvait réellement avoir un impact sur sa vie. Un monde où ne s’immisce pas les mots de ses patients. Mais au final, j’ai gardé Zoom et j’ai quitté l’autre psy. Elle était pourtant très bien mais elle n’avait pas le début de l’histoire, ce fameux jour de juillet qui inaugurait tout. Nos séances sont devenues plus régulières. Une par semaine. Un rendez-vous avec moi-même gravé dans mon agenda. Au fil des lundis, je me suis livrée. Sur la futilité de la vie et mes angoisses plus profondes. J’ai osé raconter. Des récits que je n’avais jamais livrés. Cadenassés dans mes souvenirs. On dit que la parole libère. J’en avais confirmation. Déposer en mots mes fardeaux les rendaient plus supportables. Il y a sûrement du y avoir des redites, des répétitions. Comme lorsqu’on sert un plat réchauffé. Ce sont mes marottes. Je radote. Elle n’a pas laissé paraître de lassitude ou d’ennui. Je n’ai jamais su si elle avait enchaîné les insomnies ou du affronter les mille tracas du quotidien dans sa vie personnelle. Chacun à sa place. Encore une fois c’était moi qui parlait, elle qui écoutait. Les rendez-vous se sont à nouveau espacés. Un toutes les deux semaines. Elle était victime de son succès : son agenda était booké plusieurs semaines à l’avance sans qu’elle ne prenne de nouveaux patients. Je faisais donc partie des privilégiés. Et puis il fallait que j’apprenne à voler de mes propres ailes. A trouver en moi la force d’avancer, à puiser en mes proches l’énergie d’aller de l’avant. Pourtant, elle gardait une place à part. Finalement, je la voyais plus que mes meilleures amies. Finalement, je lui avais livré de l’intime que je n’avais jamais osé dévoiler. Et pourtant on ne se connaissait pas depuis quinze ans. On n’avait jamais fait les 400 coups ensemble : en pincer pour le beau prof de TD, se déhancher dans un bus au fin fond de la Grèce, enchaîner les téquilas jusqu’à cinq heures du matin. Tous ces moments qui cimentent une amitié aussi bien que les confidences murmurées autour d’un café. Les psychiatres ont défilé, elle est restée. Même quand j’ai trouvé la bonne psychiatre, celle qui poserait enfin un nom sur le mal qui me rongeait. Je me suis parfois demandée ce qu’elle aurait fait à ma place dans telle ou telle situation du quotidien. Je l’ai parfois prise pour modèle (à commencer par la fois où j’ai vu ses chaussures léopards, il me les fallait ces baskets léopards !). Au-delà de l’apparence, c’est plus simple de prendre sa psy pour modèle. On ne connaît pas ses failles ni ses traumatismes cachés, on ne voit jamais quand elle doute. Elle m’a pourtant avoué douter. Elle m’a confié ne pas toujours savoir comment m’aider, ne pas savoir si notre travail avançait. J’ai parfois fait irruption dans sa sphère privée. Un texto ou un appel en dehors de nos séances. Le besoin irrépressible de me confier en faisant fi du respect des frontières entre le travail et la sphère familiale. L’envie de juste dire « merci » pour ne pas paraître trop ingrate ou trop préoccupée de moi-même pour ne pas voir son aide. Une série m’a interpellée. « En thérapie », étonnamment :-) Cela m’a donné à voir de l’autre côté du miroir. Et cela a réveillé des questions et des interrogations sur sa manière de faire, sa manière d’exercer ou sa manière d’agir. Les séances qui ont suivi, on a parlé films, séries et livres. Une manière d’échapper un peu à mon moi trop présent. En thérapie, je le suis toujours. Et pour l’instant je ne vois pas la page se refermer. J’ai encore besoin d’elle. De sa constance rassurante en période de failles. De son écoute quand l’angoisse ou la dépression prennent toute la place. J’imagine aussi le futur ; une grossesse, un deuxième enfant. Un futur que je ne peux pas imaginer sans elle. Je ne me vois pas capable de faire seule. C’est pourtant tout l’intérêt d’être en thérapie que de pouvoir un jour se passer de son thérapeute. Je n’en suis pas encore là, j’espère l’être un jour. Fermer la porte de son cabinet une dernière fois, la remercier pour le chemin parcouru et m’envoler. Plus sereine, plus confiante, plus forte. Certaine que les mots ont le pouvoir de guérir.



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