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Le suicide

Par Anne-Claire.


Pour une fois, il ne s’agit pas de moi (cela va sans doute vous reposer un peu). Un collègue s’est suicidé : Bertrand. Je l’ai appris par une autre collègue. On venait de passer trois heures à papoter sur son balcon bercées par le doux soleil du printemps. Elle m’a appelée une heure après. Je faisais mon repassage. J’ai raccroché, j’ai continué mon repassage. J’ai quand même envoyé un court texto à Aurélien et un plus long à ma psy. Je n’y ai pas cru. Le soir pourtant, dans ma boîte mail professionnelle un mail laconique pour nous annoncer la disparition de Bertrand et la mise en place d’une cellule psychologique. J’ai alors envoyé des textos à trois de mes collègues les plus proches, l’une ne se sentait pas touchée, les deux autres m’ont immédiatement rappelée. On a eu besoin de se serrer les coudes, de se réchauffer les unes contre les autres à distance.

Le lendemain, un hommage avait lieu avant la conférence de rédaction. Je n’avais jamais vu mes collègues avec des têtes d’enterrement pareilles, un silence de mort régnait dans la pièce (sans mauvais jeu de mots). Le rédacteur en chef s’est senti obligé de prendre la parole. Il n’aurait pas dû. Il a dressé un portrait de Bertrand : un journaliste atypique. S’empressant aussitôt d’ajouter qu’il aimait les journalistes atypiques et que c’était pour cela qu’il nous demandait sans cesse de sortir de notre zone de confort (enfin là on s’en fiche comme de l’an 40). Il a souligné qu’il avait déjà géré des crises pareilles et que ça allait bien se passer (on s’en fiche bis). Enfin le coup de grâce : il était contre tisser des lauriers au défunt, contre les nécrologies mielleuses (d’ailleurs à sa propre mort, il n’en faudrait surtout pas… on s’en fiche ter). Donc pour lui, Bertrand ne jouait pas collectif. Bizarrement, ce n’était ni le lieu, ni le moment où on souhaitait l’entendre.

Selon ses dires, Bertrand avait pris sa destinée en main, il avait fait un choix qu’il convenait de respecter. L’important maintenant, c’était d’entourer les vivants. Comme si le suicide était un choix ! Je le sais peut-être mieux que quiconque : le suicide est une voie sans issue. C’est la seule porte de sortie que l’on trouve lorsqu’on est écrasé par la souffrance psychique et qu’on ne voit pas comment supporter l’existence plus longtemps.

Il se trouve que j’aimais bien Bertrand et que c’était réciproque. Mon rédacteur en chef me l’avait d’ailleurs dit à plusieurs reprises : Bertrand aimait travailler avec moi, il avait demandé à travailler avec moi.

Bertrand, c’était un jardin secret à lui tout seul. Deux bureaux nous séparaient et pourtant je le croisais rarement. Il avait trouvé son créneau, sa came : rencontrer les « petites gens » auxquels on ne prête pas forcément attention mais qui ont chacun une histoire à raconter. Un module qu’il fabriquait essentiellement avec les techniciens… La rédaction en était exclue.

En tout cas, il était doué. Il avait son style, sa manière d’écrire. Même les marronniers (sujets qui reviennent tous les ans en langage télévisé, comme la rentrée des classes ou le beau temps) changeaient de visage sous sa plume.

Je me souviens de tournages ensemble. On rigolait. Comme la fois où on avait filmé du wing foil et qu’une fois le tournage achevé on lui avait proposé d’essayer. Il avait passé quinze minutes à se casser la figure et à tomber dans les eaux glaciales d’un début de printemps. Cette autre fois où on avait couvert un concours de chiens de berger à l’autre bout du département et où les chiens n’arrivaient pas à déplacer le troupeau. « Mais je vous promets, c’est beaucoup plus difficile de déplacer dix brebis qu’une centaine », nous avait juré les éleveurs pendant qu’on tentait de garder notre sérieux.

Mon dernier tournage avec lui ? C’était un dimanche et le rédacteur en chef du jour avait débarqué avec un sachet de croissants mais aucune idée de sujet. Dimanche pourri en perspective. Il l’avait parfaitement imité avec son air bovin et sa façon mollassonne de demander : « Alors vous avez vu quelque chose ? ». Résultat, on était trois équipes à galérer pour trouver une idée pour le journal du soir même. La scripte du jour, notre sauveuse, nous avait suggéré la folie des brunchs. Va pour la folie des brunchs. On avait été rendre visite à un restaurant où le brunch était à plus de 50 euros ! Pour ce prix, il avait goûté des pâtes à la truffe et moi un pain au chocolat. Sitôt la porte fermée, on s’était regardés avec un verdict sans appel : « c’était dégueulasse ». On avait terminé le tournage dans un tout nouveau salon de thé où il était tombé dans la vitrine ruinant le joli travail de la propriétaire du lieu. Nouveau fou rire.

Dans la voiture pour aller en reportage, il se confiait : son amour pour la musique, pour la lecture, l’écriture, sa petite maison reculée dans la campagne. Il m’avait écouté six mois auparavant quand je lui avais avoué à demi-mots que je n’allais pas bien, insistant pour que je prenne soin de moi, que je fasse passer le personnel en priorité et que je ne me soucie pas du boulot, secondaire par rapport à ma santé.

Mais plus que tout, on parlait de nos fils respectifs. De la manière dont cela était venu chambouler nos vies. Comment les priorités avaient changé. Il était tellement fier de Léo ! Il adorait s’en occuper. C’était un père présent et attentif même après sa séparation. Un jour, on était passé devant une école de campagne. Il s’était arrêté juste cinq minutes pendant que les enfants jouaient dans la cour. Il avait guetté son fils pour le saluer. Maigre consolation : je me suis dit que si un tel amour pour son fils n’avait pu le retenir, jamais nous n’aurions réussi à le sauver.

Son fils Léo, son ex-femme Mathilde (une collègue aussi), ses parents, son frère et sa soeur, nous ses collègues, ses amis, voilà tous ceux qu’il abandonnait derrière. Surtout qu’il n’avait rien laissé au hasard. C’était un suicide planifié : il avait clôturé ses comptes, résilié son bail et rédigé une lettre d’adieu. Il s’était ensuite rendu pas loin de chez lui pour se jeter dans le vide. A quel niveau de désespoir doit-on être pour vaincre sa peur de la souffrance physique de la chute ! A quel niveau de désespoir doit-on être pour disparaître de cette manière aussi brutale !

Une semaine après avait lieu ses obsèques. J’étais censée travailler ce matin-là mais je m’étais arrangée avec mes chefs pour pouvoir y assister. Cela n’était pas parvenu jusqu’aux oreilles de ma collègue du jour. La veille, elle s’était approchée doucement pour me demander de surtout garder mon portable allumé dans ma poche pendant la cérémonie pour pouvoir m’envoyer des textos et me demander de sortir aussitôt de l’église si le sujet le nécessitait. Eberluée, je lui ai répondu qu’il n’en était pas question. Elle a insisté : « Voyons, la priorité cela reste le journal du jour ». De nouveau éberluée, je lui ai répondu sèchement que ce n’était clairement pas ma priorité.

Le lendemain heureusement, le jour de l’enterrement, j’ai réussi à réaliser un tour de passe-passe avec ma collègue mais surtout amie Julie pour que l’on puisse changer les équipes et travailler ensemble. Il valait mieux : je serais violemment rentrée dans le lard de mon autre collègue si elle avait osé la moindre remarque, moi qui d’habitude ne hausse jamais la voix au boulot.

Toute la rédaction ou presque s’est dirigée à pied vers l’église sous la pluie (comme quoi le ciel était raccord avec nos larmes). Aurélien, galant m’attendait et a pris mon bras. J’ai commencé à pleurer, je n’ai pas arrêté pendant une heure. L’office était émouvant, son fils incroyable de dignité quand il lui a rendu hommage par ses mots puis son morceau de piano, quand il lui a dit un dernier au revoir en embrassant son cercueil.

Là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser. Et si Léo c’était Maxence ? Et si Mathilde c’était Aurélien ? Impensable ! Impensable ! Aurélien ne saurait être plus heureux avec une autre femme que moi, ni Maxence avec une belle-mère de substitution, aussi aimante soit-elle.

Je venais de réaliser que le suicide ne laissait qu’un champ de dévastation derrière lui. L’enterrement n’était pas la célébration joyeuse d’une personne aimée mais le désespoir collectif de ne pas avoir su la sauver. Il y avait une colère sourde : pourquoi nous a-t-il fait ça ? Pourquoi n’a-t-il pas demandé de l’aide ? Nous ne demandions que ça de l’entourer. Collectivement, on aurait pu le soutenir. Car jamais, ô grand jamais, nous n’aurions pu soupçonner un tel mal-être. Bertrand c’était quelqu’un de fier, de fort, de jovial, de drôle… Quelqu’un d’affirmé.

Après les obsèques, entre collègues nous avons entouré Léo et Mathilde et déjeuné tous ensemble. Nous avons eu besoin de nous retrouver « en famille » pour l’évoquer mais aussi aller de l’avant et parler du futur à construire ensemble.

Mais rien à faire, sa place à deux bureaux de la mienne resterait définitivement vide. Je m’attendais secrètement à le voir réapparaître avec sa gouaille et son énergie. Mais non ! Il nous restait seulement tous ces moments où on l’avait filmé, tous ces moments où il apparaissait plein de vie crevant l’écran.

Avec Julie, quand il a fallu se remettre à travailler après le déjeuner, nous avons conclu un pacte tacite : en faire le moins possible. Filmer ? Le minimum. Son direct ? Moins d’une minute. En revanche, nous avons discuté, nous l’avons évoqué ainsi que le fil de nos deux existences.

Ce suicide, aussi impensable soit-il, m’avait ouvert les yeux. Aucune mort n’est plus horrible pour ceux qui restent. La culpabilité et la colère s’ajoutent à la tristesse et au désespoir. Il ne reste plus qu’à prier et à espérer le plus fort possible qu’au Ciel il ait trouvé la paix à laquelle il aspirait. Que ses souffrances aient enfin pris fin quand notre souffrance à nous ne faisait que commencer.







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