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Les sourires carnassiers

Par Elise.


En sortant de l’hôpital, je me suis faite alpaguer par une bande de malotrus. Cela faisait si longtemps que j’errais en pyjama de couloirs en couloirs que ça m’a fait plaisir. Ils étaient trois, adossés à un mur, en hauteur par-rapport à moi qui descendais un escalier en contrebas. J’avais une jupe crayon noire et un body à manches longues en velours côtelé et mordoré. J’avais, il est vrai, le sourire.


Tout était de la faute de Myriam, qui avait décrété que le vendredi on mettrait nos plus belles tenues. On n'avait pas grand chose d'autre à faire, à part regarder des clips et prendre le goûter. Comme je ne dormais presque pas, me préparer le matin était une source de soulagement, qui annonçait le jour et dont je repoussai l'échéance le plus loin possible (5h, 6h, 7h parfois).


Bref, je retrouvais ma liberté, l’air frais du parc et quelques rayons du soleil hivernal. Je riais in petto d’avoir trompé le psychiatre, d’avoir pu lui échapper malgré des symptômes encore bien francs. Plus de nuit, plus de paix, plus aucune concentration et un champ d’ennui étalé à perte de vue devant moi. Qu’importe, j’étais sortie la bouche en cœur.


Alors ils répondirent à ma joie, hilares. Ils me qualifièrent de frappe, de meuf trop bonne sur le coran de la Mecque wallah. Étonnamment, ils me firent penser à Louis, un pensionnaire qui devait être là depuis un peu trop longtemps. J’avais du mal à ne pas me trouver sur son chemin, lui qui avait exactement le même trajet que moi. Nous étions deux zombies, et tandis que j'allais de la chambre à la cantine, en passant par la pièce de vie, il allait de la cantine à sa chambre, en faisant une escale devant la télé. Quand nous nous croisions, inévitablement, c’était l’occasion pour lui de me décocher son sourire le plus carnassier, et de me dévorer des yeux.


Habituellement, je m’offusquais de ce genre de comportement, mais il faut croire que les calmants avaient réussi à étouffer jusqu’à mon féminisme. Ils avaient aussi anéanti toute forme de défense que j’aurais pu mettre en œuvre, si bien que la seule parade aux avances de Louis qu’avaient trouvée les infirmiers avait été de m’enfermer dans ma chambre.


Tout ceci explique sans doute mon plaisir à être harcelée : j’en tirais une fierté mauvaise, un genre de preuve que je n’avais pas perdu de ma superbe malgré ces quelques jours d’internement. On se rassure comme on peut.


Moi qui, à Lyon, en étais presque venue aux mains avec un type qui m’avait reproché la longueur de ma jupe. Moi qui, à Paris, avais dénoncé un mec qui avait profité des rapprochements induits par l’étroitesse de la rame du métro pour me mettre la main au cul. Moi qui, partout, me targuais d’être intransigeante avec les prédateurs et exigeante envers moi-même.


Mais moi qui, cette fois, avais renvoyé les sourires carnassiers.


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