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Un enfant quand on est bipolaire ?

Par Anne-Claire.


Il y a cette envie au creux de mon ventre. Ce désir de porter à nouveau la vie. La vie, comme une envie. Celle de vaincre la mort, celle de tromper l’angoisse, celle de déjouer la dépression. Un bébé, mon bébé. Le porter au creux de mes entrailles, sentir ses petits pieds et ses petites mains. L’imaginer. Serait-il fille ? Garçon ? Serait-il blond, brun ou roux ? De quelle couleur seraient ses yeux ? Bleu comme son père, marron comme sa mère, vert comme son frère ?


D’un clic, ma souris se met à glisser. « Oh cette gigoteuse aux motifs adorables ! Oh, ce transat au design si épuré ». Je me prends à rêver. Je fais des listes dans ma tête, je fais des listes dans ma barre de favoris. Alors qu’il n’est pas là. Alors que j’aurais neuf mois.


Chaque mois, je compte et je guette. Quel sera le moment propice ? Il y a d’abord l’attente. Dénombrer les jours, 8, 9, 14… La fenêtre de tir, la voilà. Se mettre à sourire. L’envie se démultiplie. Je mets le mari dans mon lit. Je me fais belle, je mets ma plus fine lingerie et je l’attire dans mes filets. Se réunir et s’entremêler.


Puis de nouveau l’attente. Mais celle-ci se charge de délices. D’un petit « et si ? » insidieux. Je n’ose pas prononcer les mots mais je les pense déjà : « Et si cela avait marché, et si j’étais enceinte ? » Alors j’imagine : dépiauter le test au petit matin, voir la barre apparaître (pas celle qui indique que le test a bien fonctionné non, celle qui indique que c’est bon il y a bien un bébé) et sauter de joie. Comment l’annoncer ? Envoyer un dessin de femme enceinte à mon mari pour le laisser deviner ? Certains sont déjà prêts dans mon portable. Mais je me connais, je ne saurais attendre. Je lui sauterais dans les bras avec la nouvelle.


Après, étrangement, ce ne serait pas mes proches au courant ni ma famille mais les deux autres femmes de ma vie. Les psys. Psychologue et psychiatre. J’ai réfléchi au sms que j’enverrais : « Je suis enceinte ! Je suis aussi ravie que terrifiée. On en parle lundi prochain. » Au mail qui suivrait : « Bonjour docteur, je suis enceinte. Comment faut-il adapter mon traitement ? ». Pas tout à fait le même ton mais pas tout à fait la même proximité avec ces femmes qui accompagnent mon quotidien.


Mais pour l’instant, le mail et le sms restent au placard. Chaque mois invariablement, le couperet tombe. Je ne suis pas enceinte. Pourtant j’en ai acheté des tests de grossesse. Tous négatifs. J’ai cru les sentir les premiers symptômes : les seins douloureux, la nausée, la fatigue. Mon imagination. Quand je vois apparaître les premières gouttes de sang, mon moral descend. Je me mets parfois à pleurer sur mon bébé qui n’a jamais existé. Et à compter. Encore deux semaines avant de pouvoir recommencer. Avant d’avoir de nouveau une petite lueur d’espoir.


Pourtant, des grains de poussière viennent gripper ce cycle infini. C’est ma compagne de toujours, l’angoisse. Dès qu’elle apparaît je me mets à douter. « Et si ? », « Et si je rechutais ? », « Et si je n’étais pas faite pour être mère une deuxième fois ? « Et si cette fois j’y passais ? J’y laissais ma peau littéralement ? » Pourtant je ne me vois pas faire du mal à ce petit être. Me faire du mal, oui. Faire du mal à mon enfant, jamais. Alors pendant la grossesse au moins je serais protégée. Le suicide resterait dans mes pensées. Mais c’est l’après qui m’inquiète. Je suis déjà passée par là : le bouleversement des hormones, le corps piétiné par l’accouchement, les nuits entrecoupées, les pleurs. Un monde de certitudes qui s’écroule. Se retrouver dans un état où tout vacille, plus rien sur lequel s’appuyer, plus rien de certain.


Alors je me renferme. Je me dis que non, je ne pourrais plus jamais être enceinte, plus jamais donner la vie. Et puis de toute façon mon sort est réglé : je prends des médicaments, trop de médicaments pour accueillir un enfant. Je ne me vois pourtant pas m’en passer de ces comprimés. Oh bien sûr j’aimerais tout combiner : les comprimés et l’enfant. Mais ma petite dame, ce n’est pas comme ça la vie, il faut faire des choix. On ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière.


Et là vient le deuil. Ce deuil impossible à faire. On ne m’avait pas prévenu que ce serait ma première et ma dernière grossesse. Que ce serait les premiers sourires, les premiers pas, les premières fois mais aussi les dernières. Que mon enfant serait tout seul. Ce n’est pas ce que je veux. Je ne peux pas. Une énorme boule de tristesse m’envahit et mes entrailles se serrent. Pourtant, une petite voix vient me souffler que ce serait plus raisonnable, que j’ai déjà beaucoup de chance : il suffit de les contempler les trois hommes de ma vie. Le petit, le grand et le moustachu. Un joli trio. Une famille au complet ? Pourquoi prendre le risque de tout déséquilibrer ?


J’ai failli le faire ce deuil. Il y a eu ces paroles tranchantes de la psychiatre : « Un deuxième bébé, je vous le déconseille vivement, vous risqueriez de ne pas vous en remettre et de rester constamment dans cet état » quand justement j’oscillais entre la dépression et l’angoisse, au fond du fond. Alors j’avais commencé. D’abord trier. Ensuite donner. Vendre. Faire disparaître toutes ces affaires accumulées avec soin depuis quatre ans. Je ne pouvais plus les voir. Il fallait vider le garage au plus vite.


Et puis quelques mois plus tard, à la faveur d’une rémission, j’ai reposé la question. De nouveau l’horizon s’éclaircissait. Il était de nouveau question de bébé. Une décision de couple, où les psys n’avaient pas à intervenir. De nouveau, l’espoir, l’attente.


Cette grossesse ce serait la dernière. J’imagine la savourer. J’ai décidément oublié les neufs mois de nausées. Cette envie de vomir qui me faisait penser à avorter. Cet enfant ce serait notre dernier. Notre dernière volonté question maternité. Après promis, je ferais le deuil. Je passerais mon tour. J’aurais fait le tour de la question. Reste un détail : où es-tu mon bébé rêvé ?!

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